9.
Le mercredi matin, voyant onze heures approcher, Lil Kramer sentit la nervosité la gagner. Depuis le coup de téléphone de Carolyn MacKenzie l’avant-veille, Gus n’avait cessé de lui enjoindre de ne révéler que ce qu’elle savait concernant la disparition de Mack dix ans auparavant. « C’est-à-dire rien, lui rappelait-il. Absolument rien ! Continue de servir ton habituel refrain, que c’était un gentil garçon, point final. Pas de regard inquiet dans ma direction pour demander mon approbation. »
L’appartement était impeccable comme à l’accoutumée, mais le soleil brillait d’un éclat particulier aujourd’hui, soulignant l’usure des accoudoirs du canapé et l’éclat à l’angle de la table basse en verre.
Je n’ai jamais aimé cette table, pensa Lil, heureuse de trouver un objet sur lequel reporter son angoisse. Elle est trop grande. Elle n’est pas dans le style des meubles anciens. Lorsque Winifred a rénové son appartement, elle a insisté pour que je la prenne et me débarrasse de ma jolie table recouverte de cuir que tante Jessie m’avait offerte en cadeau de mariage. Ce plateau de verre est trop encombrant et je m’y cogne tout le temps le genou, sans compter qu’il ne se marie pas avec les tablettes de chaque côté du canapé, contrairement à l’ancienne, pensa-t-elle.
Son esprit passa à un autre sujet de contrariété. J’espère bien que cet Altman ne sera pas là quand la fille MacKenzie va arriver, se dit-elle.
Howard Altman, agent immobilier et gérant des neuf petits immeubles de M. Olsen, s’était présenté une heure plus tôt pour une de ses visites impromptues. Gus l’appelait « la Gestapo d’Olsen ». Il était chargé de vérifier que les gardiens de chaque immeuble assuraient l’entretien de façon satisfaisante. Il n’a jamais formulé la moindre critique à notre endroit, pensa Lil ; mon seul souci est de l’entendre répéter chaque fois la même chose quand il pénètre ici, à savoir que c’est du gaspillage de loger deux personnes dans un grand appartement de cinq pièces.
S’il me croit prête à déménager pour un deux pièces, il se gourre, s’indigna-t-elle en arrangeant les feuilles de la plante artificielle sur l’appui de la fenêtre. Puis elle se raidit en entendant des voix dans le hall. Gus arrivait en compagnie d’Altman.
Malgré la chaleur, ce dernier était en chemise, cravate et veste. Lil ne pouvait le rencontrer sans songer à la description méprisante de Winifred. « Il se donne des airs, maman. En se mettant sur son trente et un pour inspecter les appartements, il croit qu’on le prendra pour un type important. Il était gardien comme papa et toi quand il s’est mis à cajoler le vieil Olsen. Ne vous laissez pas embêter. »
Et pourtant, il m’embête, pensa Lil. Je n’aime pas son regard fouineur quand il pousse la porte. Je sais qu’un jour il va essayer de nous déloger pour pouvoir dire à M. Olsen qu’il a trouvé un moyen de lui faire gagner plus d’argent. Et je sais que M. Olsen en vieillissant lui a pratiquement confié la supervision de ses immeubles.
La porte s’ouvrit et Gus et Altman entrèrent. « Bonjour, Lil », dit Howard Altman cordialement en traversant le séjour à grandes enjambées, la main tendue vers elle.
Il portait des lunettes de soleil du dernier chic, une veste havane clair sur un pantalon marron foncé, une chemise blanche et une cravate rayée vert et marron. Ses cheveux blonds étaient coupés trop court au goût de Lil, et il était trop tôt dans la saison pour être aussi hâlé. Winifred était sûre qu’il passait la moitié de son temps libre dans une cabine de bronzage. Néanmoins, il fallait reconnaître qu’il, était bel homme, avec un visage régulier, une silhouette de sportif, des yeux bruns et un sourire chaleureux. Si vous ignoriez qu’il n’y avait pas plus mesquin, vous pouviez vous laisser berner. Il lui prit la main et la serra énergiquement dans la sienne. Il prétend ne pas avoir quarante ans. Je parie qu’il en a quarante-cinq bien sonnés, pensa Lil en lui adressant un sourire crispé.
« Je ne sais pas pourquoi je prends la peine de m’arrêter ici, dit Howard Altman d’un ton jovial. Si nous avions des gardiens comme vous dans tous nos immeubles, nous ferions fortune.
– C’est vrai que nous essayons de tout maintenir en bon état, dit Gus de cette voix obséquieuse qui mettait Lil hors d’elle.
– Vous faites mieux qu’essayer.
– C’est aimable de votre part d’être venu nous voir, dit Lil en jetant un regard vers la pendule sur la cheminée. Onze heures moins cinq.
– Je ne pouvais pas passer sans venir vous saluer. Je m’en vais à présent. »
L’interphone de l’entrée résonna et Lil sut que c’était Carolyn MacKenzie. Gus et elle échangèrent un regard et il alla décrocher le récepteur. « Oui, naturellement, entrez. Nous vous attendons… »
Ne prononce pas son nom, implora Lil en son for intérieur. Ne prononce pas son nom. Si Howard la croise en sortant, il pensera qu’elle souhaite avoir des renseignements au sujet d’un appartement.
« … mademoiselle MacKenzie, termina Gus. Appartement 1B. À droite dans le hall. »
Lil vit le sourire de Howard Altman quitter son visage. « MacKenzie, dit-il. N’est-ce pas le nom de cet étudiant qui a disparu juste avant que j’entre au service de M. Olsen ? »
Il n’eut pour réponse qu’un vague : « Oui, c’est ça. »
« M. Olsen m’a raconté combien cette publicité avait été fâcheuse. Il estimait qu’elle avait fait du tort à l’image de l’immeuble. Pour quelle raison vient-elle vous voir ? »
Tout en se dirigeant vers la porte, Gus dit simplement : « Elle désire parler de son frère.
– J’aimerais la rencontrer, dit Howard Altman calmement. Si vous n’y voyez pas d’inconvénient, je vais rester. »